Le travail de l’artiste multidisciplinaire acadien Rémi Belliveau porte sur des images et des références historiques du poème de 1847 de Henry Wadsworth Longfellow, Évangéline, A Tale of Acadie. Rémi Belliveau, diplômé de l’Université du Québec à Montréal et natif de la région de Moncton, a été sélectionné pour le Prix Sobey pour les arts — région Atlantique pour ses œuvres Souvenirs de Grand-Pré (2018) et Jeune femme assise portant une cape (2019). Le 9 juin, Belliveau a été nommé finaliste représentant l’Atlantique au Prix Sobey pour les arts.

Remi Belliveau, Photo: Courtesy the National Gallery of Canada.

Austin Daigle : Peux-tu me donner un aperçu du contexte de ton travail?

Rémi Belliveau : Je souhaite aborder des pièces manquantes de l’histoire acadienne collective tout en m’intéressant à la culture pop. On perçoit souvent cette culture comme sans importance, mais je crois de plus en plus qu’on lui prête une valeur dans ce qui nous définit dans des sociétés diverses. 

Jean Dularge est un musicien rock que j’ai inventé, qui navigue l’histoire du rock acadien — il n’y a pas de rock acadien, mais il y a du rock joué par les Acadiens depuis les années 1950. Il navigue ça et rapporte des pièces manquantes qui sont là, mais qui ont été oubliées. 

AD : Qu’est-ce qui t’a d’abord intéressé dans le personnage d’Évangéline parmi d’autres icônes acadiennes?

RB : Évangéline m’intéresse parce que c’est le récit littéraire de la déportation acadienne, mais, étant un récit littéraire, ce n’est pas vrai, ce n’est pas une histoire vraie. Les gens qui ont raconté cette histoire à Longfellow la lui racontaient déjà de seconde main. Longfellow n’a jamais mis le pied dans les Maritimes, alors tout de son poème est imaginé. L’ironie du sort c’est que les Acadiens du xviiie siècle se voyaient reconnus pour la première fois, c’est la première fois qu’on les légitimait comme communauté qui a connu un sort terrible. Maintenant, 150 ans plus tard, elle devient ce phénomène culturel obsolète; je ne savais pas qui était Évangéline avant de devenir adulte. 

Je trouve ça intéressant de penser à la matière fictive qui vient construire ce mythe, je me sens stimulé quand je tente de me le réapproprier, de l’explorer à fond et de le déconstruire. C’est ce que j’ai fait en travaillant avec l’Évangéline du peintre écossais Thomas Faed (1853).

Quand on commence à vraiment étudier les objets, les documents, les histoires, on trouve un terrain riche pour l’exploration. L’histoire est une idée occidentale, une idée obsessive visant à prouver le passé. Évangéline est si intéressante en tant que fiction parce que les Acadiens croient qu’elle est vraie et ça me rejoint comme artiste parce que je joue déjà dans cet espace-là. 

AD : Est-ce que tu recrées l’image, où est-ce surtout des collections de pièces existantes?

RB : Dans mon œuvre intitulée A Seated Girl Wearing a Cloak [Jeune femme assise portant une cape], c’est moi qui travaille avec des archives de musée, en allant sur des sites d’encan, en trouvant des objets sur eBay. Une des itérations les plus récentes de ce corpus s’intitule Evangenalia Photo Booth [Cabine photo Evangenalia] et en 2019, durant le Congrès mondial acadien à Moncton, j’avais installé une cabine photo et embauché un collaborateur qui a fait des recherches, puis conçu la robe que portait Évangéline. Elle était faite pour que n’importe qui puisse poser. Les gens s’inscrivaient, on les documentait, puis on imprimait des photographies sépia de format cabinet. On a pris environ 150 portraits pendant la semaine. 

AD : Selon toi, pourquoi l’image d’Évangéline a-t-elle si bien tenu la route au fil des ans?

RB : Le poème était si populaire, c’était un des premiers exemples, sinon le plus éminent, du romantisme américain. Ce poème, Longfellow le passe sous une lentille décolonialiste; il se sert d’Évangéline comme outil à deux fins politiques. La première, dépeindre les Anglais dans le rôle des méchants; c’est l’époque d’après la révolution américaine. La seconde, c’est qu’elle traverse les états, elle cartographie le territoire par la littérature et le réclame pour les descendants européens blancs non autochtones. C’est une histoire tragique, un des rares récits à l’époque où le personnage principal est une femme. 

Vers la fin du xixsiècle, la Nouvelle-Écosse et son gouvernement ont mis sur pied une industrie du tourisme qui exploiterait la popularité d’Évangéline, et donc le déportement des Acadiens.

Souvenir de Grand Pré, Detail. Photo: Emannuelle Roberge.
Evangenalia Photo Booth, Detail (2019). Photo: Mathieu Léger.
A Seated Girl Wearing a Cloak, Detail(2019). Photo: Mathieu Léger.

AD : Est-ce que tu vois ton travail plus comme une analyse historique ou une pratique artistique?

RB : J’aime l’espace poreux entre les deux. Je ne vois pas ces deux choses-là comme binaires et divisibles, pour moi c’est clair que c’est ma pratique artistique. Ça me permet de jouer à l’historien ou au musicologue. Il faut juste faire le travail et les gens suivront. Parfois j’invente des choses parce que ça fait partie de ma pratique, et les gens les croient. C’est quelque chose que j’explore. Je n’essaie pas de tromper les gens ou de répandre des mensonges, mais je m’en sers comme levier pour ma pratique artistique. 

AD : Parle-moi des 250 statuettes de plâtre, qu’est-ce qui a mené à ce corpus?

RB : Je m’intéresse particulièrement à l’industrie du tourisme. Souvenirs de Grand-Pré représente mon analyse de cette histoire, et de cette idée que l’industrie du tourisme de la Nouvelle-Écosse présente la province comme s’il n’y avait pas d’Acadiens là. Dans ce récit, ils ont été déportés. Pourtant, ils étaient là, et ils sont encore dans certains endroits, surtout dans l’ouest à la Baie Sainte-Marie.

J’ai fait les statuettes aux Îles-de-la-Madeleine, une communauté acadienne au milieu du golfe du Saint-Laurent. J’ai inventé un instrument fictif qui apporterait le récit itinérant à l’île. J’ai imaginé l’œuvre comme une caisse en bois remplie de statues destinées à la Nouvelle-Écosse, qui se seraient échouées sur la côte et qui auraient été découvertes par tous ces Acadiens. Ils n’auraient pas su ce que c’était parce que ça ne parlait pas nécessairement d’eux. 

La statue est basée sur un bronze de l’Évangéline à Grand Pré. J’ai pris une copie en porcelaine d’une boutique de musée. J’ai fait un moule et je l’ai coulé environ 250 fois.

J’ai l’intention de faire ce projet dans différents lieux. Chaque fois que je visite un endroit qui est principalement acadien, je pourrais réinvestir cette pratique d’apporter les souvenirs là, en jouant le voyageur.